Le métier de négociant en pétrole, en six idées
Un négociant de pétrole ne gagne pas sa vie en devinant si le prix va monter. Il achète un baril à un endroit, à un moment et sous une forme, et le revend ailleurs, plus tard ou transformé. Sa marge est l'écart entre les deux, moins ce que coûte de le franchir.
1. La marge est un écart, pas un pari
Le prix du pétrole peut perdre 30 % en quelques semaines. Avec des marges de quelques dollars par baril, un négociant qui parierait sur la direction du prix serait ruiné à la première crise. Les maisons de négoce cherchent donc des écarts : entre deux lieux, entre deux dates, entre deux qualités. Ces écarts existent parce que déplacer, stocker ou transformer du pétrole coûte de l'argent et demande des infrastructures que peu d'acteurs possèdent.
2. L'écart de lieu : transporter
Un baril produit dans le bassin Permien, au Texas, se négocie à Midland. Le même baril, livré à Houston, sur la côte, vaut généralement un peu plus : depuis un port, il peut être exporté vers l'Europe ou l'Asie. L'écart entre les deux prix rémunère le transport par oléoduc ou par camion. Le négociant qui dispose de capacité de transport capture cet écart.
Le meilleur débouché n'est pas toujours le plus proche. Un port plus éloigné peut rapporter davantage, une fois le transport payé, si sa prime est assez élevée.
3. L'écart de temps : stocker
Quand le marché anticipe un prix plus élevé dans six mois qu'aujourd'hui, on dit qu'il est en contango. Un négociant qui dispose de réservoirs peut acheter aujourd'hui, vendre dès aujourd'hui ce baril pour livraison dans six mois (c'est un contrat à terme : un engagement à vendre plus tard à un prix fixé maintenant), et le stocker entre les deux.
Un réservoir permet donc de gagner de l'argent sur la différence de prix entre deux dates. C'est pour cela que les maisons de négoce investissent dans le stockage.
4. L'écart de qualité : tous les barils ne se valent pas
Deux mesures comptent le plus. La densité API, une échelle de légèreté du pétrole : plus elle est élevée, plus le brut est léger et donne d'essence et de diesel. La teneur en soufre : un brut soufré doit être désulfuré, ce qui coûte cher aux raffineurs.
| Brut | API | Soufre | Profil |
|---|---|---|---|
| WTI Midland (Texas) | 40 à 44 | ≤ 0,2 % | Léger, peu soufré : très demandé |
| Eagle Ford (Texas) | ≈ 48 | ≈ 0,1 % | Très léger, presque comme de l'essence |
| Western Canadian Select | 20,5 à 21,5 | 3 à 3,5 % | Lourd et soufré : forte décote |
Un mélangeur qui combine un brut lourd bon marché avec un brut léger pour obtenir une qualité recherchée capture l'écart de qualité.
5. Le préfinancement : acheter à quelqu'un qui a besoin de cash
Un petit producteur qui doit rembourser sa banque dans trois mois a besoin d'argent tout de suite. Le négociant lui avance de l'argent contre ses livraisons futures, en échange d'une remise sur le prix. Plus le producteur est pressé, plus la remise est forte.
Ce que rapporte vraiment ce baril, c'est donc : la remise, moins l'ajustement de qualité, le transport, le coût de l'argent avancé et la perte attendue si le producteur fait défaut. Vous pouvez faire le calcul avec le calculateur.
6. La couverture : neutraliser le prix
Entre l'achat d'une cargaison et sa revente, il s'écoule souvent plusieurs semaines. Si le prix baisse de 10 $ entretemps, une marge de 2 $ disparaît. Le négociant vend donc dès l'achat un contrat à terme, c'est-à-dire qu'il fixe tout de suite son prix de revente : si le prix baisse, il perd sur la cargaison mais gagne autant sur le contrat. Il ne lui reste que sa marge, plus un petit risque restant, parce que le prix physique et le contrat ne bougent jamais exactement ensemble.
Le simulateur de couverture montre ce que cela change sur des milliers de scénarios.
Sources : Swissinfo (résultats semestriels de Trafigura, juin 2015) ; S&P Global Platts (spécifications du WTI Midland) ; Oil Sands Magazine (spécifications du WCS) ; témoignage de J. Auers devant le Congrès des États-Unis (Bakken, Eagle Ford).